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Pionnier de l'Aéropostale

- XIV -

L'héroïque aventure

 Depuis près d'un an, Guillaumet portait le courrier par-dessus la Cordillère. Au petit jour il décollait du terrain de Pacheco, franchissait la pampa, atterrissait à Mendoza. Là, abandonnant le Laté, il montait dans le Potez, s'élançait au-dessus des Andes pour se poser quelques heures plus tard à Santiago du Chili. Deux fois par semaine, mordu par le froid, luttant contre le vent, perdu dans la brume, à travers les tempêtes de neige ou les orages, il cherchait son chemin dans les gorges rocheuses.
 Loin de s'user dans cette lutte sans répit, il y fortifiait, y affermissait sa volonté et ses muscles. La montagne, hier ennemi sournois, devenait un adversaire dont il croyait connaître les ruses qu'il déjouait chaque fois. Mais il découvrait parfois de nouveaux pièges plus perfides, cachés traîtreusement dans les longues écharpes de neige que le vent arrachait aux cimes éclatantes.
 Il lui arriva de s'élever jusqu'à sept mille mètres pour percer les nuages. La température approchait de moins 50°. Il eut les mains gelées. Une autre fois, étant monté très haut encore pour passer au-dessus d'une tempête de neige, son avion fut pris dans des courants descendants. Il s'enfonça, s'enfonça inéluctablement comme si ses ailes ne l'eussent plus porté. Les commandes mollirent dans sa main. Il descendit ainsi des milliers de mètres, pénétra dans les nuages, y fut bousculé, ballotté comme une plume. L'avion passait sur le dos. Le moteur s'arrêtait par syncopes. Guillaumet crut sa dernière heure venue. Il attendait à chaque seconde l'écrasement dans le grand éclat de lumière qui vous jette dans l'autre vie. Il s'en sortit, s'échappa du piège, invincible, comme toujours. D'autres auraient vu dans de telles aventures, si miraculeuse- ment terminées, un avertissement du Destin. Lui, calmement, froidement pensait que cela était dans l'ordre des choses, que les Andes lui en apprenaient toujours, mais qu'il devait continuer, par tous les temps, à faire son métier, que rien ne devait retarder cette chose sacrée: le courrier.
 Pourtant, en ce matin du 13 juin 1930, cramponné aux commandes de son avion désemparé dans la folle tourmente des flocons blancs, il lui vint à t'esprit que, l'autre jour, c'était bien un avertissement qu'il avait reçu.
 La veille, il avait quitté Santiago au début de l'après-midi. Pendant plus d'une heure il avait fait le chien de berger le long de l'énorme muraille. La neige qui tombait, abondante, bouchait tous les cols où un vent debout soufflait en rafales à la vitesse de l'avion. Guillaumet était revenu au terrain. Il n'y revenait pas vaincu, mais comme un lutteur qui reprend des forces entre deux assauts.
 Et ce matin là il était reparti.
 Comme la veille, la neige tombait; la tempête bouleversait le ciel. Il s'enfonça dans la lourde masse de nuages. Il s'y trouva enlisé. Elle devait avoir huit à neuf mille mètres d'épaisseur .Il revint sur ses pas, se souvint d'un passage par la Laguna Diamante. 11 longea la montagne, vers le Sud.
 La météo de Mendoza avait communiqué à Santiago, avant son départ, le temps sur le versant argentin des Andes: « ciel couvert avec trous ». Il les trouverait bien ces déchirures du ciel. La couche de nuages lui parut moins épaisse. Il grimpa, passa au-dessus, s'engagea sur la montagne.
 Il survolait, à six mille cinq cents mètres, une mer de nuages dont il frôlait l'infini moutonnement de vagues figées d'où émergeaient, par endroits, semblables à des îles désertes, les plus hautes cimes des Andes. L' oeil fixé sur le compas, il suivait son cap.
 Soudain il se sentit pris par en dessous, aspiré irrésistiblement dans la masse laineuse. Il cabra son appareil. En vain, celui-ci s ' enfonçait toujours. Il vira, chercha un courant ascendant. Peine inutile, l'aiguille de l'altimètre baissait sur son cadran. Et toujours cette sensation angoissante de se sentir impuissant, les commandes molles dans la main, ballotté comme une chose inerte. L'avion était si durement, si violemment secoué par les remous que les courroies retenant le pilote lui entraient dans les chairs, le blessant aux épaules. Et il devait se cramponner au siège de crainte qu' elles ne se rompissent.
 En moins de trois minutes, Guillaumet fut précipité, roulé, de six mille' à trois mille cinq cents mètres. Il sortit des nuages et aperçut au-dessous de lui une masse noire. Il reconnut la Laguna Diamante. ce lac perdu en plein cœur de la Cordillère au milieu d'un vaste cirque, à trois mille mètres d'altitude.
 La tempête de neige soufflait avec rage. Du haut des pics gigantesques qui l'entouraient de toutes parts, Guillaumet sentait fondre sur lui un vent de colère.
 Comme un oiseau en cage, il se mit à tourner sans quitter des yeux la lagune, pierre noire et lisse posée dans son vaste écrin de satin blanc. Dès qu'il ne la voyait plus, il perdait toute notion de stabilité; étant noyé dans la blancheur infinie de la neige, il risquait de s'écraser contre le flanc de la montagne.
 L'essence baissait.
 Guillaumet se souvint qu'un de ses amis de Santiago, grand chasseur de guanacos qui fréquentait beaucoup la montagne à la belle saison, lui avait parlé de la Laguna Diamante. Il lui avait dit que les bords en étaient plats, fermes et qu'un avion pourrait s'y poser. Il choisit l'endroit qui lui parut le meilleur, rendit la main, atterrit normalement, mais les roues bloquées dans leur course par une couche de neige épaisse de près d'un mètre freinèrent l'avion qui se retourna.
 Guillaumet déboucla ses courroies et tomba dans la neige molle, la tête la première. Il se releva, se frotta le visage. Il dut s' arc-bouter à son appareil pour ne pas être renversé par le vent. Il regarda autour de lui. La montagne et la neige dressées jusqu ' au ciel l' entouraient. Prisonnier! Il était prisonnier non pas des hommes avec qui l'on peut parler, de qui l'on peut attendre un geste de libération: la clémence ou l' assassinat. Mais prisonnier de la montagne, de la neige, du vent, de la solitude, de ces divinités . qu'il avait tant de fois vaincues. Seuls des camarades venus par le ciel pouvaient le sauver.
 Comme la tempête soufflait toujours, il s'abrita sous l'aile de son avion, enveloppé dans la toile de son parachute, après avoir creusé la neige.
 Il songea que ce jour était un vendredi 13, et il se souvint que le seul accident qu'il ait jamais eu lui était déjà arrivé un vendredi 13. Il n'était pas superstitieux. Il sourit tristement.
 Pendant deux jours et deux nuits il demeura blotti dans son trou, sans bouger, sans dormir presque; à penser.
 Dans la nuit du dimanche le vent qui, jusque-là, n'avait cessé de mugir s'apaisa. Un grand silence descendit des montagnes, emplit le vaste cirque, y régna seul. Guillaumet sortit de son abri. Dans le ciel pur, lavé de ses nuages, la lune répandait sa froide clarté; les étoiles brillaient. Il attendit le jour.
 Il pensa que, la tempête calmée, les camarades pourraient partir à sa recherche. Mais le verraient-ils ? Découvriraient-ils dans ce bouleversement de massifs, de pics, de vallées, de plateaux, d'entonnoirs, une toute petite chose grise dans la neige blanche ? Il brancha les accumulateurs aux fusées.
 Il contemplait son avion étendu sur le dos comme un oiseau mort, les ailes déployées. Puis il tournait son regard vers les crêtes environnantes que le volcan Maipu dominait à près de sept mille mètres. Et les pensées défilaient dans sa tête: sa femme, sa famille, ses camarades, sa délivrance, sa mort, tout s'y mêlait.
 Un bruit troubla le silence. Un bourdonnement qui emplissait l'air. C'était un avion; il le vit soudain au-dessus de lui. Il se précipita dans la carlingue, alluma les fusées. Une longue fumée blanche s ' en échappa. L' avion était passé et déjà son ronronnement se perdait dans la montagne.
 Il s'appuya contre le fuselage, prit sa tête dans ses mains. On ne l'avait pas vu. On ne le verrait pas. On ne pouvait pas voir d'un avion, qui est obligé de survoler la lagune à plus de deux mille mètres, un avion gris, de la fumée blanche. Que faire ? Mettre le feu à son appareil si les camarades revenaient ? Il y songea et se maudit d'avoir eu cette pensée: détruire son compagnon malheureux. Et pourquoi ? Du reste il pensa qu'au fond de l'entonnoir où il était le bruit d'un avion rasant les crêtes ne se perçoit guère qu'à la verticale et qu'il n'aurait pas le temps d'allumer un feu. Lorsqu'il l'entendrait, l'avion aurait déjà disparu.
 Un moment il fut désespéré. Mais vite il se ressaisit. Il n'était pas homme à se laisser abattre par la fatalité, sans avoir épuisé tous les moyens de salut. Une chance, une seule lui restait: partir. Mais cette chance demandait à être aidée. Pour gagner la plaine argentine, il avait soixante kilomètres à parcourir, un col à franchir à plus de quatre mille mètres d'altitude, sans piolet, sans corde, sans aucune pratique de la montagne, sans même la moindre idée de ce qu'est l'alpinisme.
 Il pensa qu'après la tempête il aurait trois ou quatre jours de beau temps et de lune -il savait qu'il devrait marcher jour et nuit. En quatre jours il pourrait avoir gagné les régions habitées. Il sortit de la carlingue une petite valise qu'il emportait toujours avec lui. Il y mit une boussole, qu'un ami lui avait offerte, une lampe électrique, des vivres: du rhum, du lait condensé, de la viande en conserve, un petit réchaud à alcool solidifié, des allumettes. Et, ayant ramassé un caillou qu'il avait trouvé en creusant son abri sous l'aile -il n'avait pas de crayon -, il écrivit sur le fuselage, en appuyant très fort pour rayer la peinture: « N'ayant pas été repéré par l'avion, je pars vers l'Est. Adieu à tous. Ma dernière pensée sera pour ma femme ». Puis il partit.
 Être minuscule perdu sur une planète déserte, parcelle de vie isolée dans un monde minéral, petite chose grise et mouvante écrasée par les massifs cyclopéens, il allait lentement, gêné par l'altitude et par la neige épaisse et molle où il enfonçait parfois jusqu'au ventre. Souvent il devait s'arrêter pour retrouver son souffle. Puis il reprenait sa marche lente et difficile, courbé par la fatigue et par le froid, engoncé dans sa combinaison de cuir et son pardessus, embarrassé par les chaussons fourrés à semelles souples sur ses chaussures basses. De temps à autre, il se retournait pour regarder son avion.
 Enfin il arriva à l'entrée du col, où le vent qui balayait la lagune avait amassé d'énormes tas de neige. Il commença de grimper, escaladant des arêtes abruptes, s'accrochant aux rochers, dérapait dans la neige où il disparaissait complètement. Pour ne pas être enseveli il se servait de sa valise comme point d'appui. Parfois le pied manquait et Guillaumet glissait, descendait tout au long d'une pente raide. Alors il recommençait l'ascension. Dix fois, vingt fois, avec une obstination de fourmi il regrimpa une rampe, recommença une escalade.
 Lentement la nuit était venue. La lune s ' éleva des crêtes, monta dans le ciel, éclaira les pentes neigeuses, creusa l'ombre des précipices, sculpta de son ciseau d'argent tout un impressionnant décor de marbre, d'albâtre, de quartz, d'onyx parsemé de diamants.
 Guillaumet sentait le sommeil engourdir ses membres, alourdir ses paupières. Mais il savait que, s'il s'abandonnait au sommeil, il ne se réveillerait pas. Alors il s'asseyait sur sa valise, le corps penché en avant de sorte qu' en s'endormant il tombait la face dans la neige. Il s'éveillait et reprenait sa marche lente dans la nuit.
 Le lundi, il arriva dans une étroite vallée. Il en fut tout heureux et se crut près du salut. Il avança, en suivant les sinuosités de la vallée, marcha longtemps pour découvrir qu' elle était sans issue. Il revint sur ses pas, refit le chemin si péniblement parcouru dans la nuit, mangeant à peine: ses mains étaient engourdies par le froid et il lui était impossible d'allumer son réchaud, la viande gelée était dure comme de la pierre. Il buvait seulement, de temps à autre, une gorgée de rhum. Deux fois déjà dans la même journée, après de dures escalades et des descentes vertigineuses, il s'était trouvé dans des impasses et avait dû retourner en arrière.
 Le soleil avait sombré depuis longtemps, laissant accroché aux plus hauts sommets un dernier reste de lumière rose, quand il trouva de nouveau devant lui un mur, qui lui parut infranchissable. Il s' arrêta, découragé. Lentement son regard parcourut les pentes escarpées qui s ' élevaient à deux mille mètres au-dessus de lui. Il laissa tomber sa valise, s ' assit dessus, prit sa tête dans ses mains. Tant d'efforts, tant de souffrances, tant de courage pour en arriver là. Pour rebâtir au seuil de la nuit une prison plus inhumaine encore. Il songea, plein de tristesse, à la phrase qu'il avait gravée la veille sur le fuselage de son avion. « Ma dernière pensée sera pour ma femme. » De ses pauvres mains engourdies il chercha dans son portefeuille, en retira des photographies. Il contemplait le cher visage de celle qu' il aimait, les beaux yeux rieurs qu'il ne reverrait plus, les cheveux souples qu'il ne caresserait plus. Des larmes montèrent à ses yeux rougis par le vent glacial, brûlés par l'éclat de la neige. Il la savait courageuse, prête, comme lui, au sacrifice. Mais il se demanda ce qu' elle deviendrait sans lui, ce que serait sa vie. Il avait voulu la lui rendre agréable, douce. Elle le méritait bien. Il lui vint à l'esprit qu'il avait une assurance sur la vie, mais qu'au cas où il disparaîtrait, si on ne retrouvait pas son corps, le capital ne serait versé à sa femme qu'au bout de quatre années. Il regarda autour de lui. Il imagina la fonte des neiges l'été, les torrents de boue liquide dévalant les pentes, entraînant dans un bruit de tornade les rochers et son pauvre corps jusqu'au fond d'un gouffre noir où il se perdrait à jamais. Quatre ans! Elle devrait attendre quatre ans.
 Au-dessus de lui, à moins de cent mètres, un rocher formait dans la paroi une sorte d'entablement. S'il pouvait l'atteindre, il s'étendrait là pour mourir, calerait son corps contre la pierre qui le retiendrait, et on le retrouverait après l'hiver lorsqu'on ferait des recherches dans la montagne. Il avala une gorgée de rhum, prit sa valise et commença l'ascension. Il atteignit le rocher, le dépassa, en escalada un autre, puis encore un autre. S'il pouvait atteindre la crête !
 La nuit était venue. Il alluma sa lampe électrique, l'accrocha au bouton de sa combinaison, reprit sa marche.
 L'ascension dura toute la nuit. Rocher après rocher, Guillaumet gravissait son dur calvaire. Mille difficultés l'assaillaient. Bientôt il dut enlever ses chaussons fourrés, les rochers les avaient râpés, usés et la neige pénétrait à l'intérieur. Il lui fallut aussi retirer ses chaussettes qui étaient imprégnées d'une humidité glacée.
 Ses pieds commencèrent à se boursoufler d'engelures, et se couvrirent de crevasses saignantes. Il s'arrêtait, les essuyait avec une chemise sèche, les enveloppait pendant quelques instants pour les réchauffer dans le cache-nez qu'il portait autour du cou. Puis, il repartait. À un certain moment il se trouva au pied d'une paroi à pic qu'il ne pouvait contourner. Pendant l'escalade un de ses gants fut emporté par une rafale de vent. Il l' avait enlevé pour prendre dans sa valise un ouvre-boîtes de conserves. Il était alors perché en haut d'une pente presque à pic, la pointe de ses pieds piquée dans la neige gelée. La moindre perte d ' équilibre eût été fatale. Il se cramponnait de la main droite à l' aide de son ouvre- boîtes. Mètre par mètre il monta vers la crête au-dessus de laquelle, maintenant, pâlissaient les étoiles.
 À l' aube il avait atteint le sommet. Il aperçut alors à ses pieds un rio qui coulait au fond d'une gorge. Ce rio devait conduire à la plaine. Il le suivrait. Pour y arriver, il faillit vingt fois perdre l'équilibre et s'écraser en bas sur les rochers.
 Il longea les bords du torrent, dans la neige épaisse où se dissimulaient d ' énormes pierres. Souvent il les heurtait, tombait, s'écorchait aux parois rugueuses, et disparaissait dans la neige entre deux rochers. Avec peine il se relevait, puis repartait, cherchant les cailloux, sautant de l'un à l'autre. Il glissait fréquemment et ses chutes augmentaient sa faiblesse. Il descendit alors dans le rio et marcha sur les pierres qui émergeaient. Puis, ayant perdu l' équilibre, il continua son chemin dans l' eau glacée qui lui arrivait aux genoux. Sa marche se faisait de plus en plus lente, sa valise et ses vêtements mouillés plus pesants, plus encombrants. Il ôta sa combinaison. Après ses chaussons, ses chaussettes et son gant, il abandonnait encore ce vêtement.
 Il avait maintenant des bourdonnements d'oreilles. Il crut cependant percevoir un ronronnement. Il pensa entendre un avion, leva la tête et eut juste le temps de voir un Potez qui filait dans le ciel entre les hautes murailles. Non, vraiment, ses camarades ne le retrouveraient jamais. 
Pourtant, Depuis samedi, chacun dans un avion, Saint-Exupéry et Deley parcouraient le ciel, fouillaient cet amoncellement de montagnes, ce désordre de pics, de gouffres, de plateaux sans rien découvrir. « Nos deux appareils ne suffisaient guère, écrit Saint-Exupéry .Il nous semblait que cent escadrilles, naviguant pendant cent années, n'eussent pas achevé d'explorer cet énorme massif dont les crêtes s'élèvent jusqu'à sept mille mètres. Nous avions perdu tout espoir. »
  Personne vraiment ne croyait plus retrouver Guillaumet vivant. À Mendoza, à Santiago, à Buenos Aires, dans toute l'Amérique du Sud on parlait au passé de ce garçon courageux et simple, de cet aviateur français disparu lors de sa quatre-vingt-douzième traversée de la Cordillère. Dans les bureaux de l'Aéropostale, la photo du glorieux pilote était entourée d'un crêpe noir. Dans les villes et jusque dans les villages, on faisait dire des messes pour le repos de son âme.
  Cependant, dans son petit appartement de Buenos Aires, une femme espérait encore contre toute vraisemblance. Elle savait ce qu'on pensait, ce qu'on disait. « En hiver les Andes ne rendent pas les hommes. » Personne, en cette saison, n'avait osé partir à la recherche de Guillaumet. Pas même les contrebandiers, les bandits qui, « là-bas, écrit encore Saint-Ex, osent un crime pour cinq francs ».
  Cependant Guillaumet, transi de froid, écrasé de fatigue, voyait descendre avec inquiétude, pour la cinquième fois, la nuit sur la montagne. La journée avait été dure, terriblement dure. Il sentait ses forces décliner. Et rien pour se restaurer que des biscuits mouillés, quasi immangeables. L'alcool solidifié avait fondu dans l'eau et il ne pouvait plus allumer son réchaud. Depuis le matin, il avait péniblement parcouru trois kilomètres. Il sentait qu'il ne pourrait plus continuer longtemps.
  De nouveau il jugea sa situation désespérée et eut envie de s'étendre là pour que la mort le prenne, le libère de toutes ses souffrances, de toutes ses pensées, de toute cette misère.
  Une dernière fois il prit la photographie de sa femme. Tristement il la contempla, emplit ses yeux douloureux de la chère image, baisa le beau visage de celle qui, à cette heure, était seule sur la terre à espérer encore. Et il lui vint à l'esprit, à son pauvre esprit troublé et las comme son corps, mais traversé par des instants de lucidité, que sûrement elle pensait qu'il vivait encore. Il se dit : « Ma femme, si elle croit que je vis, croit que je marche. Les camarades croient que je marche. Ils ont tous confiance en moi. Et je suis un salaud si je ne marche pas. » Alors il se releva, prit sa valise, sa lourde charge de vie et repartit.
  Le mercredi matin, Guillaumet entendit le chant d'un coq. Il s'arrêta. Mille bruits emplissaient ses oreilles. Des cloches tintaient dans le lointain. Il se mit à crier, à appeler. Seul l'écho répondit à sa voix. Il comprit que son cerveau se vidait, comme son corps, comme ses artères. Le moindre effort fatiguait son cœur. Ce cœur si solide s'arrêta de battre tandis qu'il s'agrippait à la paroi rocheuse d'un pic. Il glissa dans le ravin, dévala une pente de cinquante mètres et son corps se cala contre un rocher. Sa valise, avec les quelques vivres qui lui restaient et sa lampe électrique, roulèrent jusqu'au fond du précipice. Il demeura étendu sans pou- voir faire un mouvement. Il vit, au-dessus de lui, un grand aigle qui tournait dans le ciel. Il voulut se relever. La douleur lui arracha un cri. Il demeura un long moment sans bouger. L'aigle planait toujours, attendant la fin. Lentement, péniblement, Guillaumet se souleva, se mit sur les genoux, puis debout. Ses pauvres pieds étaient si gonflés qu'il dut fendre, avec son couteau, le cuir de ses souliers. Ses pieds saignaient, ses genoux et ses mains saignaient. Ainsi il abandonnait à la terrible montagne, à chaque pas, un peu de lui-même : d'abord ses vêtements, puis sa valise et ses vivres ; maintenant c'étaient son sang, ses forces et sa raison. Il allait courbé, douloureux, titubant. Souvent il tombait et restait étendu dans la neige. Son corps et son cerveau s'engourdissaient, ses souffrances s'apaisaient. Une sorte de volupté envahissait tout son être. Bah! s'endormir là, à même ce blanc suaire, fermer les yeux. Ne plus jamais penser, ne plus jamais souffrir, ne plus jamais sentir ces muscles douloureux, ces membres meurtris, ces plaies saignantes. Devenir un bloc rigide et pétrifié comme ces rochers si forts, si puissants dans leur inertie même. Mais Guillaumet réagis- sait contre ce doux envahissement. Il concentrait sa volonté, ras- semblait ses débris de force, de courage qui se désagrégeaient. Et il se relevait. D'abord sur les mains et sur les genoux, puis lente- ment il se remettait sur ses pieds et reprenait sa marche pas à pas.
Une fois encore il glissa et tomba dans le rio qui roulait, parmi les pierres éboulées, ses eaux torrentielles. Il dut s'agripper à un rocher pour ne pas être emporté par le courant. Il en sortit mouillé jusqu'aux os. Il trouva encore dans son indomptable volonté la force d'escalader la rive escarpée peur chercher le soleil et sécher ses vêtements. Il demeura là jusqu'au soir.
 Le soleil déclinait, diluant sa lumière, déployant, au ras des crêtes, sa banderole de sang, creusant des ombres dans les massifs violets, nouant sur les cimes ses écharpes roses. Devant ces splendeurs Guillaumet oublia pour un instant sa détresse. Son âme fut pleine de ravissement. Car si le petit écolier de Bouy n'avait pas le don d'écrire, il avait le sens de la poésie. C'était un sentiment très personnel, une sensibilité interne qui se concentrait en lui- même et ne s'extériorisait pas. Saint-Ex l'avait depuis longtemps deviné et, si étrange que cela puisse paraître, le grand poète tirait un profit de la fréquentation de Guillaumet. Il a décrit dans ses livres des impressions qui étaient celles de Guillaumet. Il aimait le faire parler, l'interroger. C'était à coup sûr le compagnon qu'il recherchait le plus. C'était toujours à lui, d'abord, qu'il faisait lire ses manuscrits. Qu'il fût à Paris. à Juby ou à Buenos Aires, dès que Saint-Ex avait terminé un chapitre ille portait à Guillaumet, s'il était là. Il lisait souvent lui-même son écriture indéchiffrable et, la lecture terminée, demandait à son ami :
« Est-ce cela ? Est-ce bien cela ?
-Oui, répondait Guillaumet. Oui, quel dommage que je ne sache pas écrire comme toi! »
La nuit était venue. Une fois de plus l'ombre silencieuse avait envahi la montagne. Les tremblantes étoiles, l'une après l'autre, avaient ouvert dans le ciel leurs fenêtres d'or pour faire escorte, jusqu'au matin, au pitoyable pèlerin qui depuis six jours et six nuits, presque sans manger et sans boire, poursuivait son infernal chemin.
Guillaumet, qui n'avait plus ni lampe électrique ni boussole, attendit la lune afin de pouvoir se diriger. Elle apparut bientôt derrière un massif et commença dans le ciel sa lente promenade. Elle était devenue la compagne de ses nuits. Il l'attendait, le soir, comme à un rendez-vous et, le matin, elle le quittait. Elle allait se reposer derrière les montagnes comme un berger fatigué d'avoir erré avec son troupeau, tandis qu'il continuait sa route. Depuis près d'une semaine il n'avait connu ni repos, ni sommeil. Il n'avait pas vu un homme, pas un être vivant, à part cet aigle qui, depuis hier, venait voir, lorsqu'il s'arrêtait, s'il était mort. Les hommes, il les avait appelés cent fois, du haut des crêtes, du fond des abîmes. Il n'y en avait donc plus ?
La faiblesse de Guillaumet était extrême. Ses jambes le portaient avec peine: elles pesaient sur ses pieds crevassés et saignants. Parfois tout tournait autour de lui, les montagnes basculaient sur le ciel, se renversaient. Il s'écroulait dans la neige pris d'éblouissement, fermait les yeux pour les rouvrir aussitôt, afin d'échapper à l'engourdissement mortel qui l'emplissait de béatitude. Il ferait si bon mourir dans cette cathédrale de glace, parmi ses colonnes de diamants, sous ses voûtes bleues semées de pier reries ! Déjà, à ses oreilles, bruissait le carillon étouffé des cloches, chantaient des musiques célestes. Mourir, quel soulagement ! Quelle paix! quel bonheur !
Il lui sembla que des lumières brillaient dans la vallée. Était-ce possible ? N'était-ce pas une illusion ? Il en vit qui se déplaçaient, traçant de longs faisceaux: des phares d'automobiles. Le salut était donc là, en bas. Au pied des montagnes s'étalait la plaine hospitalière. Il se souvint que, dans la journée, il avait vu des traces de pumas. Il approchait donc des hommes ? Il se releva, repartit lentement.
Une lueur pâle jaillit au-dessus des crêtes, se répandit dans le ciel. L'aube chassait la nuit. Il salua le lever du jour d'un cri qui le fit tressaillir lui-même. La neige se faisait plus rare. Dans les pentes, au-dessous de lui, elle avait disparu. Il découvrit une piste. Il la suivit. Sur le bord du chemin un peu d'herbe poussait. Il la mangea. Des guanacos effrayés bondirent sur les rochers. Il les regarda s'enfuir, puis continua de marcher. Soudain il vit de petites choses noires et rondes qui, sous son pied, roulèrent sur le chemin. Il s'arrêta. Le campagnard qu'il était reconnut aisément des crottes de mulet. Il en ramassa une. Elle était fraîche. Elle était là depuis quelques heures seulement. Il la retourna dans sa main, la palpa, la contempla et s~s yeux se troublèrent devant cette petite saleté miraculeuse qui lui révélait la vie. La vie d'un animal domestique, la vie des hommes que depuis des jours et des jours il appelait vainement de sa voix maintenant sans force. Une émotion intense envahit tout son être. Il crut qu'il allait défaillir. Il descendit jusqu'au rio tout proche et but l'eau à grandes goulées. Il releva la tête, écarquilla les yeux, les referma, les rouvrit. Sur l'autre rive, en face de lui, des chèvres s'abreuvaient. Il se dressa, se mit à appeler. Des chiens aboyèrent. Il vit une femme. Il y avait une femme, là, de l'autre côté de la rivière et un garçon qui le regardaient. Il leur cria :
«yo soy l'aviador perdido.»
 Alors le garçon monta sur un mulet, la femme sauta en croupe derrière lui et ils se sauvèrent.
Guillaumet voulut crier encore. Mais les mots s'arrêtèrent dans sa gorge. Il s'écroula.
Lorsqu'il rouvrit les yeux il aperçut un visage penché vers lui. L'indigène contemplait cette pauvre face noire, « tuméfié, semblable à un fruit blet ». Tout à 1 'heure, en apercevant cette figure inhumaine, elle avait eu peur. «yo soy l'aviador perdido», avait crié 1 'homme. « Aviador ! » Elle se souvint que depuis une semaine elle voyait passer chaque jour des avions, si rares d'habitude dans le ciel de son pays et avait pensé que, sans doute, un aviateur s' était perdu. Se retournant, elle avait vu le pilote, étendu à terre, et était revenue sur ses pas.
Elle l'aida à se relever, le hissa sur un mulet pour traverser le rio et le conduisit à sa demeure toute proche. C'était une maison de garde du rio Liancha, isolée à plus de mille mètres sur un versant de la montagne. L'unique pièce était habitée par le mari, son épouse et leurs. deux enfants. Ces gens, qui couchent tous dans un grand lit, vivent modestement, se nourrissent de lait de chèvre, de viande séchée et boivent du maté.
La brave femme alluma un grand feu de bois. Guillaumet, silencieux, la regardait faire, tandis que les chiens léchaient les plaies atroces de ses pieds gelés. Il avait vécu des heures tellement horribles, il avait tant souffert, tant désespéré parfois, il était si vidé de pensées, de sensibilité qu'il n'éprouvait pas de joie. Plus tard, racontant cette scène, il dira: « Je n ' eus même plus la force de me réjouir d'être sauvé. J'acceptai cela comme j'avais dû accepter tout. »
Il s' accroupit devant les flammes qui réveillèrent ses membres engourdis et firent circuler le sang dans tout son corps. La femme tendit devant l'âtre des peaux de bêtes et en entoura les pieds meurtris et glacés du rescapé. Puis elle lui donna du lait de chèvre coupé de cana, sorte d'eau-de-vie du pays. Elle lui fit boire aussi par petites quantités du maté chaud. Guillaumet se sentait revenir doucement à la vie. Il voulut se coucher. Mais ne pouvant dormir, il revint auprès du feu.
Dans la soirée le mari rentra. Il était allé au village voisin afin de rencontrer le commissaire de police, en tournée dans la région. Quand il vit cet homme hideux, prostré, assis devant la cheminée, il interrogea sa femme. Il avait appris, le matin, qu'un avion s'était perdu dans la Cordillère, mais lorsqu'elle lui dit que l'aviateur venait de la Laguna Diamante, il s'exclama :
« Es impossible ! »
Il connaissait la montagne, le chemin qu'il fallait parcourir pour venir de là-bas. Aucun montagnard, si entraîné fût-il, aucun homme quel que fût son courage n'eût pu réussir pareil exploit. En cette saison -lui aussi le dira -les Andes ne l'auraient pas rendu.
Cependant il examinait l'aviateur de plus près. Il regardait son visage tuméfié, ses mains et ses pieds déchirés, et tout ce corps douloureux. Il pensa que, sans doute, si invraisemblable que cela put paraître, cet homme venait de la Laguna Diamante. Il prit doucement la main meurtrie dans sa main rugueuse et, silencieusement, regarda le Français. Guillaumet découvrit dans ce regard tant d'admiration, tant de respect qu'il en fut ému jusqu'au fond de lui-même.
Soudain le garde le lâcha, dit quelques mots et partit. Bientôt le pas de son cheval se perdit dans la nuit.
La mère et les enfants abandonnèrent leur lit au pilote, et, toute la nuit, continuèrent de le soigner.
Au village, les paysans, les bergers réveillés par le retour nocturne de leur camarade, s'étaient rassemblés autour de lui. Il raconta que l'aviateur français, perdu dans la Cordillère, était retrouvé. Il était chez lui, sous son toit. Mais quand il leur dit qu'il venait de la Laguna Diamante, ils répondirent, eux aussi :
« Es impossible ! » Certains remontèrent avec lui jusqu'au modeste rancho pour voir le rescapé des neiges qui prenait à leurs yeux figure non de héros, mais de dieu. Ils le contemplèrent avec curiosité en parlant à voix basse.
La nouvelle s'était vite répandue dans toute l'Argentine. Saint-Exupéry déjeunait, entre deux traversées, dans un restaurant de Mendoza. Soudain quelqu'un poussa la porte et cria :
« Guillaumet... vivant! » Tous les inconnus qui se trouvaient là s'embrassèrent. Beau- coup pleuraient de joie.
Sans terminer son repas, Saint-Ex, bousculant les clients, sortit du restaurant, fonça vers le terrain, appela Lefebvre et Abri, les deux mécaniciens de l'escale, et décolla avec eux.
Trois quarts d'heure plus tard, il aperçut, sur la route, près de San Rafael, une auto. Il atterrit dans un champ. La voiture emmenait Guillaumet. Saint-Ex l'aurait juré. Les deux amis s'étreignirent longuement, silencieusement, pleurant comme des enfants. Guillaumet était vivant, ressuscité, « auteur de son propre miracle ». Enfin il put parler. Il dit ces mots, ces mots à la fois si simples et si grands, « cette phrase, écrit Saint-Ex dans Terre des hommes, la plus noble que je connaisse, cette phrase qui situe 1 'homme, qui l'honore, qui rétablit les hiérarchies vraies » :
« Ce que j'ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l'aurait fait. »
Quelques heures plus tard, penché sur le lit où Guillaumet, tourmenté de cauchemars, s'agitait sous ses draps blancs, une femme, les yeux noyés de larmes, tenant dans sa douce main la main meurtrie, mais si belle, si noble, murmurait :
« Henri, je savais, moi, que tu reviendrais. » Tandis que là-bas, par-delà les plaines, la tempête, de nouveau, soufflait sur les Andes vaincues sa terrible colère.