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Le temps d'une photo, les chefs coutumiers sénégalais se sont rassemblés sous les ailes d'un superbe Laté 28 et sous celles de la France par la même occasion. C'était en juillet 1931, à un moment où la Ligne était en faîte de sa gloire.

 

Préface

La légèreté du devoir

J' AVAIS dix ans. Je montais dans le grenier de notre chalet de Val-d'Isère et, là, j'ouvrais le coffre de mon père. À l'intérieur, il y avait l'aviation. Sa vie de pilote de chasse dont il ne m'avait jamais parlé, dont nous n' avons jamais parlé. Ses insignes, ceux de son groupe 2/3, escadrille des Lévriers. Ses lunettes aux verres droits, avec une fente au milieu. Son casque de cuir. Et ses livres, en allemand, en anglais, des livres dans lesquels je me plongeais et qui ont été mon enfance. J'avais mes préférés, ceux, bien sûr, des pilotes de guerre. Je me souviens de tout, des détails et de la grande histoire, de ces noms magnifiques que j'étais le seul de mon âge, tout autour de moi, à connaître: Dewoitine 520, Normandie-Niémen, Hurricane, Royal Air Force, Marin La Meslée. Chaque fois, je regardais la photo du lieutenant Marin La Meslée à bord de son Curtiss, en 1940. Les cocardes, le cockpit ouvert, le regard droit sur le photographe. Vingt victoires homologuées, malgré la défaite, malgré une écrasante infériorité en nombre et en matériel. Il était le meilleur, peut-être, et il n'a pas vu la victoire. Ce n'est pas un avion qui l'a abattu, car qui aurait pu y prétendre, mais une mitrailleuse lourde au moment où il chassait d'Alsace, de mon pays, les derniers occupants, au début de 1945. Je lisais aussi les Carnets de René Mouchotte - j'étais un enfant et j'aimais à croire que, avec un nom comme le sien, il faisait mouche à tous coups - et, évidemment, Le Grand Cirque de Pierre Clostermann, le seul des trois qui ait survécu. Je m'intéressais également au groupe Alsace, équipé de Morane 406, puis de Hurricane, puis de Spitfire V; et à ses statistiques : trente-trois victoires officielles, trente et un pilotes tués. La guerre.
Marin La Meslée, Mouchotte, Clostermann, mon père, forcément. Et Jean Mermoz. Il y avait dans le coffre les récits des Andes, cette volonté prodigieuse de l'Aéropostale, dans chaque histoire la preuve, si importante pour la suite de ma vie, que rien n'est impossible, que rien n'est jamais perdu. Surtout, évidemment, quand on est Mermoz, quand on est avec Mermoz, l'homme qui n'avait pas l'avion pour franchir les Andes mais qui décida de les franchir quand même: il appuya simplemenr son vieux Laté 25 sur les courants ascendants. L'homme qui, une autre fois, prisonnier des Andes, s'en évada en lançant son avion dans la pente et qui, en rebondissant sur trois pics successifs, put trouver l'élan nécessaire. Cette idée-là, simple et folle, qui aurait pu l'avoir, sinon Mermoz ? Plus tard, beaucoup plus tard, j'ai entendu les Américains dire : « The sky is the limit. » Cette expression m'a plu. Elle convient si bien à ceux de l'Aéropostale, à ces hommes qui refusaient les limites imposées par ce bas monde. Et tout cela pourquoi ? Pour défendre l'idée que les lettres doivent passer. Mourir pour une lettre... c'est comme tout gagner sur une paire de skis: tout le monde s'en fout, mais la question, justement, n'est pas là.
J'ai voulu m'associer à Benoît Heimermann et à Olivier Margot, qui ont décidé de restaurer l'épopée de la Ligne, et donc ses valeurs. De faire revivre Mermoz et Collenot, Daurat, Guillaumetet Saint-Exupéry. Des hommes comme ceux-là, il n'y en a pas eu beaucoup. On leur disait: « Où allez-vous ? » Ils répondaient : « Nous allons faire notre métier. Nous allons porter des lettres. » Drôle d'époque que celle où mouraient les facteurs. André Gide a écrit dans sa préface à Vol de nuit: « Le bonheur de l'homme n'est pas dans la liberté, il est dans l'acceptation du devoir. » La Ligne, ce n'est pas la victoire en chantant, ni la fleur au fusil. C'est la légèreté du devoir.
Cette épopée de la Ligne, pardonnez la désuétude de mon propos, a contribué au rayonnement de la France. Par sa narure profonde, elle né pouvait être que française, si professionnelle et si fantaisiste, menée par un Mermoz venant se présenter à Daurat habillé en dandy; mais un dandy dont les derniers mots connus sont : « Vite, ne perdons plus de temps. » Cette aventure, qui a mené jusqu'en Terre de Feu des avions de bleu, de blanc et de rouge, pilotés par des hommes jeunes et beaux, est constitutive de la France actuelle. Et, pour moi, aujourd'hui encore, Mermoz demeure le héros, parce qu'il a été jusqu'au bout et qu'il est mort à la bonne heure. Parce que, ce qu'il a fait, il l'a fait tout à fait.
Quand notre chalet de Val-d'Isère a brûlé, le grenier est tombé en flammes comme un avion. Mais, dans ma solitude, j'avais fait la stupéfiante découverte qu'on peut donner sa vie à vingt ans, en souriant. Pour la Patrie, pour rien, pour une idée, pour une lettre. Je me souviens tellement du coffre du père.

Jean-Claude Killy