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L'envol à BISCAROSSE


Biscarosse, Guillaumet et Saint-Exupéry à bord d'un Laté 521
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Sur le plan d'eau de l'ancienne base landaise : Le sillage du Catalina PBY.

Sur le tarmac du terrain de Biscarosse, Franklin Devaux, Patrick Baudry et Patrick Fourtick.

J'ai longuement rêvé contre son fuselage ", raconte Joseph Kessel à propos d'un avion de légende: à son bord, Mermoz avait conquis le ciel des Andes... Dans la forêt des Landes, sur les marges d'un lac endormi, trois hommes poursuivent le même rêve. La tête dans les nuages, balayée par le souffle de l'océan, enivrée du parfum des pins. À la terrasse du Gourmet du Lac, sur les rives du plan d'eau qu'aucun souffle ne ride, les regards de Patrick Baudry, de Patrick Fourticq et de Franklin Devaux planent sur les reflets irisés du lac. Leur commune rêverie semble mur- murer: « Ce qu'ils ont fait, nous saurons le refaire... " Et leur commune obsession, chuchoter : « Rendre hommage à ceux qui osaient mourir pour un sac de lettres.» Treize mille quatre cents kilomètres séparent la capitale occitane de Santiago du Chili. Pour quelque temps encore, les traces des héros persistent à Casablanca, Saint-Louis du Sénégal, Dakar, Fernando de Noronha, Natal, Rio de Janeiro, Buenos Aires, Mendoza, Santiago du Chili. Des traces qui font renaître la plus illustre des mystiques aéronautiques. À l'éternelle gloire de ceux qui défrichaient les sables, la montagne, la nuit et la mer. À ceux qui ne craignaient pas d'affronter le déchaînement des divinités en colère, les vents de sable, la brume, la tempête et l'orage. À ceux qui entraient à l'Aéropostale comme on entre en religion, méprisant les frontières de l'impossible, prêts au sacrifice, d'eux-mêmes. Leur indomptable énergie, amalgame de courage et de talent, ouvrait la voie. Un peu plus de soixante ans ont passé; leurs héritiers, Baudry, Fourticq, Devaux, rêvent de ressusciter Mermoz, l'« archange glorieux »,le « mystique résigné », et d'exhumer la fabuleuse épopée de l'Aéropostale.
 La fantastique chevauchée du courrier aérien sur trois continents
 Sur le terrain désert de Biscarosse, un hydravion sexagénaire s'apprête à donner vie au rêve. Déjà les trois pilotes auscultent le vrombissement des moteurs fixés au-dessus du fuselage. Ils caressent les bas de caisse en forme d'étrave de bateau et inspectent les roues repliables, l'immense voilure, les étonnants balcons vitrés... qui font ressembler le Catalina PBY-5A à un fantastique insecte de métal. Ce vaisseau de légende, construit en 1934, affiche des performances surprenantes: le plus lent des avions, le plus rapide des bateaux! Mais la vraie noblesse de l'appareil, c'est sa ressemblance avec la Croix du Sud, le Laté 300 avec lequel Mermoz et son équipage sombrent dans l'Atlantique, un matin de décembre 1936. Avec ce bimoteur, et dans quasiment les mêmes conditions que les pionniers, l'équipage du Catalina tentera de revivre la fantastique chevauchée du courrier aérien à travers trois continents. Un hymne aux héros de la Ligne mythique France-Amérique du Sud. Sous la lumière sans nuance de ces quelques journées d'été, ils sont venus, une dernière fois, s'entraîner au rude pilotage du vieil hydravion.
 Le commandant de bord, Patrick Baudry, le célèbre spationaute de la Cité des étoiles, à Moscou, et des vols Discovery, envisage plus de soixante-dix heures de vol pour atteindre le but ultime: le Pacifique. Compte tenu de la 24 vitesse moyenne du Catalina, qui n'excède pas 180 kilomètres par heure, et de son altitude maximale de vol, inférieure à quatre mille cinq cents mètres. Rigueur et professionnalisme caractérisent ce pilote hors du commun; il sait tenir les commandes de n'importe quel type d'avion. Évoquant Mermoz et ses camarades, Patrick Baudry martèle son credo à l'attention des jeunes: « Il faut qu'on ouvre ce siècle avec la même énergie qu'eux.»
 Les temps héroïques des défis transocéaniques 
Patrick Fourticq, le directeur des opérations de l'actuelle Aéropostale, a le visage enfoui dans les cartes aéronautiques. Il détient un joli palmarès de raids aériens en tout genre. Ce digne héritier des pionniers est capable de poser une « trapanelle » (autrement dit, un bazar volant) dans la rue centrale d'un village africain. Dans cette aventure, il est venu chercher ses racines et retrouver les sensations physiques du pilotage. Franklin Devaux, lui, c'est l'étincelle du projet. Propriétaire du Catalina et collectionneur d'avions anciens, ce passionné, trempé de nostalgie, collecte minutieusement tous les symboles de ce vol commémoratif. Attaché au devoir de mémoire, il souhaite transmettre « l'exemplarité de cette splendide aventure humaine auprès des jeunes générations ». À Biscarosse, ce haut lieu de l'hydraviation, les vestiges de l'hydrobase, créée par Pierre Latécoère en 1930, achèvent leur décomposition. L'horloge de la tour de contrôle, muette à jamais, est figée dans l'esthétique art déco du bâtiment. Les balustrades de la rampe (le « slip ») que dévalaient les hydravions portent les séquelles de l' oubli. Seuls les panneaux des rues à angle droit, où fleurissent les grandes figures de l'Aéropostale (avenue Didier-Daurat, rue Henri Guillaumet, rue Jean Mermoz, centre nautique Pierre-Georges- Latécoère, etc.), entretiennent la légende. Et, pourtant, Biscarosse, c'était la porte de l'Atlantique, quand l'aviation commerciale, balbutiante, relevait les défis de l'océan.

L'horloge de la tour de contrôle, noyée sous les pins, s'est arrêtée depuis longtemps. Le centre nerveux de l'hydrobase.