1

  LE GRAND BALCON 

 

Des rais de lumière inondent la chambre numéro 20. Les meubles désuets ont figé le souvenir d'un de ses plus prestigieux locataires : Jean Mermoz. C'est ici, derrière les briques rouges de la place du Capitole, que l'épopée des chevaliers de l'Aéropostale prend son envol au début des années vingt. Jean Brousse, le patron du sanctuaire, entretient le mythe depuis un demi-siècle. Sous l'éclairage blafard, les photos des héros, les pages de gloire, les mille souvenirs constellent les murs de l'hôtel. Le Grand Balcon, que Mermoz surnommait la " maison des Ailes ", c'était la " pépinière de la Ligne ". Pilotes et mécaniciens écrivaient ensemble la grande et la petite histoire de l'Aéropostale. Lucie, Henriette et Risette Marquez, les vieilles demoiselles propriétaires de cette modeste pension de famille, cajolaient ces hommes turbulents tombés du ciel, tout en veillant à la bonne moralité de leur établissement. Mais la frénésie de vivre des pilotes, entre deux missions vers l'Espagne et le Maroc, déjouait la vigilance des trois sœurs... qui comptaient les pas dans l'escalier. Rayonnants de jeunesse, ils portaient à l'étage les fiancées d'un soir, juchées sur leurs épaules. Malgré tout, les vieilles dames les aimaient comme leurs propres enfants. Avec eux le souffle de l' Afrique et les vents du large habitaient la pension de famille. Elles savaient que leur soif de vivre masquait la crainte de mourir. Le soir, à la table du Grand Balcon, « la popote » comme l'appelait Saint-Ex, les « bleus » questionnaient timidement les anciens, qui frémissaient encore des luttes contre le vent de sable, ou contre les tourbillons furieux des sierras. Parfois ils racontaient des récits effrayants: quand la terre et la mer se dérobaient sous un voile noir; quand la tourmente déchirait les haubans dans un sifflement aigu et que le pilote agrippait ses mains aux croisillons de la carlingue, pour ne pas être arraché de son siège; quand le Breguet XIV, ce fragile assemblage de bois, de toile et de métal " se cabrait comme un cheval rétif ", avant que l'hélice n'expire soudain, les bords d'attaque rongés par la pluie, et que l'altimètre, lui, dégringole... Alors, il fallait vite trouver " une bande de terre propitiatoire "... Certains ne revenaient pas s'asseoir à la grande table de la " popote ", la brume, la montagne ou la tempête avaient eu le dernier mot. Devant le silence de leurs camarades, les sœurs Marquez ne demandaient rien.

 

Au cœur de la ville rose, sur la place du Capitole, l'Hôtel du Grand Balcon, témoin de la Fabuleuse épopée. La chambre 32, celle de Saint-Exupéry. Chambre 32. Là, Saint-Ex pouvait apercevoir le Capitole.

Témoignage : Jean Brousse, propriétaire de l'Hôtel du Grand Balcon 

A partir de l'année 1955 et pendant quarante trois ans, Jean Brousse et son épouse ont été propriétaires de l'hôtel du Grand Balcon de Toulouse. Cet hôtel, en partie inscrit à l'inventaire des Monuments historiques fut le rendez-vous des pionniers de la Postale.

"Mon épouse et moi-même sommes arrivés au Grand Balcon en 1955. Avant nous, l'hôtel appartenait à deux demoiselles, les soeurs Marqués, qui étaient secondées par une amie, mademoiselle Masson. Elles étaient de saintes femmes, accueillant et supportant avec un inébranlable sourire les pilotes, les mécaniciens et leurs déboires.

A l'époque, l'hôtel comptait une quarantaine de chambres. Comme il n'y avait pas d'ascenseur, les pilotes occupaient les premier et second étages et les mécanos avaient investi le troisièmes étage : "le poulailler". La chambre coûtait quatre francs et le repas deux francs cinquante. Les demoiselles étaient bonnes avec eux tous : elles faisaient crédit à ceux qui ne pouvaient payer et attendaient avec patience un éventuel remboursement.

Leur seule exigence était la bonne moralité de leur établissement. Un peu bigotes, elles refusaient la présence de femmes dans la chambre des pensionnaires. Eux avaient mis au point un stratagème qui consistait à monter les escaliers avec les demoiselles sur le dos pour que leur pas ne réveillent pas les soupçons ! Les demoiselles n'étaient pas dupes, mais laissaient faire...

De temps en temps, la salle à manger et l'entresol, était transformés en dancing. Mermoz se lançait alors dans des tangos langoureux qui rendaient fous de jalousie les assistants. Plus calme, Saint-Exupéry s'endormait régulièrement dans la baignoire d'où le délogeaient ses compagnons.

Ces petites scènes de la vie quotidienne faisaient de cet hôtel un antre à part, entièrement réservé à ceux qui l'avaient investis, les clients habituels ayant reculé sous les coups de boutoirs de ces drôles d'hommes !

Plus tard, les choses ont sensiblement changés. Nous avons agrandi l'hôtel où les aviateurs étaient, de fait, les moins nombreux, mais ils continuaient d'être là et leurs tempéraments enchantaient ceux qui les croisaient. En mars 1999, nous avons quitté le Grand Balcon avec la nostalgie d'avoir laissé derrière nous la chambre 32 et ses voisines.

Aujourd'hui, l'inscription au monuments historiques nous console puisque ne s'effacera jamais totalement le souvenir du passage de ces héros extraordinaires.

 

A visiter :

L'Hôtel du Grand Balcon
8, rue Romiguières

31000 Toulouse

 

Les trois demoiselles de Toulouse

En 1949, Joseph Kessel réalise un film sur l'aventure de l'Aéropostale. Sous le nom de Grand Balcon, ce film raconte la formidable épopée qui fit entrer dans l'histoire de France une génération d'aviateurs et de constructeurs.

A l'occasion de la sortie du film, le magazine Paris Match consacra plusieurs pages à cet hôtel du Grand Balcon qui logeait les pilotes et fit un portrait amusé des trois sueurs qui en étaient les gardiennes.

" A l'hôtel du Grand Balcon, il y avait trois demoiselles. On dirait le début d'une chanson ancienne ; c'est le point de départ d'une épopée...

" Mesdemoiselles Risette, Henriette et Lucie Marquès sont, sans le vouloir les vedettes de Grand Balcon, le film dont Henri Decoin achève les prises de vue, sur un scénario de Joseph Kessel et des dialogues de Marcel Rivet. Ces trois vieilles filles avaient, en 1920, Risette, vingt-trois ans, Henriette, vingt-sept ans et Lucie trente-cinq ans. Elles tenaient, à l'enseigne du Grand Balcon, une pension bourgeoise pour employés de bureau célibataires.

" Un soir, un chef-mécanicien, employé à l'aérodrome voisin de Montaudran est venu s'inscrire sur le registre de la clientèle. Quelques jours plus tard, il a ramené un pilote, puis un autre... En deux mois, la pension abritait une escadrille, les clients ennuyeux s'éliminant d'eux-mêmes. Le Grand Balcon était devenu le foyer des héros de l'Aéropostale. Les demoiselles Marquès étaient les reines de cette ruche. Le film raconte, en la romançant un peu, l'histoire de ces demoiselles : pour lui, leur nombre a été réduit à deux et on leur a donné l'âge plus respectable qu'elles ont aujourd'hui.

 

" Le film est dominé par deux figures-types : Daurat, le dur, organisateur et animateur de l'Aéropostale, et Mermoz l'archange, son plus brillant pilote, joué par Pierre Fresnay et Georges Marchal.

" Les demoiselles Marquès tiennent toujours leur petit hôtel à l'enseigne du Grand Balcon. La clientèle n'a pas changé : des pilotes, des mécaniciens, des ingénieurs employés à l'aérodrome. La chambre de Mermoz est intacte on ne bouleverse pas un musée.

" Les trois demoiselles vivent avec leurs souvenirs. Elles maintiennent la légende de la Ligne. C'est elles qui la perpétuent en racontant à chaque nouveau client la vie des héros qu'elles ont nourris (souvent gratuitement) et aimés. Elles les appellent " ces messieurs ". Leur livre de comptes est devenu un livre d'or où billent les noms de Mermoz, Saint-Exupéry, Guillaumet, Reine, Serres, Lecrivain... Tous ceux-là dont Joseph Kessel, qui fut leur ami, évoque, [...] la grande aventure. "